LA PRESSE et le " CID "

Ce Corneille
est éblouissant de modernité.

      En créant Le Cid, de Corneille, Jean Durozier ne se donne pas d'autre objectif que celui de raconter une formidable histoire d'amour. Et cela suffit à dépoussiérer une œuvre surtout victime du lycée.

      Il est difficile d'aller voir Le Cid, de Corneille, sans s'embarrasser d'un sentiment confus et légèrement pénible de déjà-vu scolaire :quelque chose qui s'apparenterait au souvenir presqu'effacé d'une vieille expérience douloureuse, dans l'atmosphère lourde et trop chaude d'une salle de classe, où se mélangent aux odeurs de craie et d'encaustique, les parfums épais de la sévérité, du temps qui s'étire, et de l'ennui qui gagne. Etudier une pièce dans le texte, il faut bien le dire, est aussi rébarbatif que pourrait l'être la découverte d'Autant en emporte le vent ou d'Il était une fois dans l'Ouest par la lecture du script ou du scénario.


Le temps du spectateur

      Le théâtre, même et surtout celui de Corneille, est donc fait pour être joué, interprété, vécu par des êtres de chair, et si possible, dans le temps du spectateur. Cette idée du "temps du spectateur", que l'on pourrait opposer à celle du "temps de l'auteur" est celle qui guide Jean Durozier, le "patron" de la Comédie de la Mandoune. Alors que le texte et sa versification sont scrupuleusement respectés, il pousse ses comédiens, par le jeu, la diction, et le costume, à se détacher d'une époque -le XVIIe siècle- dont l'inconscient collectif ne garde qu'une image fantasmée, décollée en tous cas de nos perceptions actuelles. Difficile, par exemple, dans ces conditions, d'associer ses propres expériences de l'amour à celle de Chimène et Rodrigue. Débarrassée de son artificielle raideur classique, la pièce, d'un coup, devient parfaitement accessible à une compréhension immédiate, et qui passe par le sens avant de faire appel à la raison. Ce joli tour de passe-passe, c'est à ses comédiens que Durozier le doit.

Histoire de femmes

      Et d'abord à Laurence Danflous, stupéfiante Chiméne dont l'interprétation hypersensible (elle pleure tout le temps) réussit par empathie, à entrainer le spectateur jusque dans son désespoir. A Catherine Ansorena ensuite, une infante de braise dont les troubles sentiments pour Rodrigue bouillonnent furieusement sous la contention de son rang. Rarement sans doute, les femmes n'auront autant été mises en avant dans cette pièce habituellement présentée comme une histoire d'hommes. Comme pour mieux renforcer l'effet, Durozier les a toutes vêtues de rouge flamboyant, les mâles, eux, portant tous le même costume gris clair. C'est pourtant la violence des hommes qui est la cause première de la tragédie de Chimène. Le poids de l'honneur (encore un truc d'homme) l'oblige, pour venger son père tué en duel, à exiger la tête de Rodrigue qu'elle aime. Archétype du drame Cornélien (l'expression vient d'ailleurs de là), la situation finit pourtant par se résoudre. Grâce, encore, à la volonté des hommes, et à la vaillance de Rodrigue, el Cid (joliment campé par Mathieu Lethel). De la plus grande violence à l'infinie douceur, Corneille exalte avec art toute la palette des sentiments humains. Et Durozier réussit à transmettre intact, ce relais qui court les scènes depuis plus de deux siècles.

Daniel ADOUE.             La Dépêche du Midi.