" LE CID " de Corneille
Jean Durozier et LE CID

      Le Cid c'est pour moi une vieille histoire. Elle commence avec Jean VILAR en Avignon. Je me souviens d'un grand garçon entrant sur scène dans un costume rouge. Sa présence, seule, occupait tout le plateau, on ne voyait que lui: CORNEILLE, les vers, l'histoire même passait au second plan. C'était Gérard PHILIPPE. Depuis ce jour, cette image ne m'a pas quitté. Je me suis toujours demandé si ce n'est pas elle qui me fait privilégier, dans mes distributions, l'esthétique physique des personnages.
      Mais la pièce de CORNEILLE m'avait séduit avant mon aventure dans la cité des Papes. Cela remonte à mon examen de sortie du Conservatoire d'Art dramatique où j'ai eu à présenter la tirade du combat de Rodrigue. Et, quelques années plus tard, j'avais l'honneur de jouer le comte Don Gormas aux côtés de Jean Yonnel, à l'époque doyen de la Comédie Française, qui jouait Don Diègue.
      Cependant ma lecture et mon analyse de la pièce ont évolué depuis. Certes l'œuvre reste la même mais c'est l'interprétation et l'approche du texte qu'on peut aborder de façon identique. On ne joue plus sur le mode déclamatoire comme il y a des décennies. Il n'y a plus de grandiloquence ou de jeu outrancier. Certains publics, se réclamant du classique, se veulent encore des défenseurs de ce jeu d'acteur. Mais il me semble que le public "populaire", de loin le plus nombreux, celui qui laisse parler son émotion sensible, celui qui ne se soucie pas de références culturelles, ne pourrait pas adhérer à cette image des personnages. J'ai souvent entendu dire que je dépoussiérais les œuvres et notamment celles du répertoire classique. Je ne partage pas ce point de vue car je pense que des pièces, écrites il y a deux ou trois cents ans, demeurent intactes. Les sentiments, les émotions qu'elles véhiculent sont éternels: l'amour, la haine, la joie ou la douleur sont toujours aussi présents et identiques.
      J'en arrive à présent à ma lecture du Cid tant connu et tant interprété, et à la conception de la mise en scène. Il m'a parût opportun de ne pas conserver les références historiques et géographiques de la pièce. Je n'ai pas pour autant modifié fondamentalement la structure du texte, bien au contraire, cela m'a permis de le rapprocher de nous. J'ai souhaité, aussi, le rendre plus dynamique pour obtenir un rythme proche des productions et des constructions télévisuelles ou cinématographiques. Par contre, j'ai demandé aux comédiens de "casser" le mouvement du vers pour mieux exprimer les émotions qu'il contient. C'est un travail qui nous a confrontés à de réelles difficultés tout au long des répétitions.
      A l'occasion du montage de "Phèdre" de Jean Racine, j'avais déjà emprunté ce chemin. L'accueil que ce spectacle a reçu m'encourage à persévérer dans cette voie.